Trois questions à Jean-Emmanuel Ducoin, lauréat du Prix Jules Rimet 2013.

par Fabienne Reichenbach

« Succéder à Paul Fournel est tout simplement incroyable ! »

 

Que représente pour vous ce prix Jules Rimet ?

Jean-Emmanuel Ducoin. Un grand honneur. J’ai déjà reçu des prix journalistiques dans ma vie, mais recevoir un prix littéraire dépasse de loin toutes les émotions que je pouvais imaginer. Au moins pour trois raisons. La première raison, c’est évidemment cette forme de reconnaissance d’un genre littéraire devenu rare en France, le roman-docu, et je remercie vivement les membres du jury d’avoir osé défendre cette littérature-là, à la manière d’un roman-américain. J’ai donc l’impression que ce travail a été récompensé en grande partie en raison de la structure même de ce roman, qui s’attache à faire comprendre une réalité dans toutes les complexités d’un personnage. « Le roman, cette clef des portes closes », disait Aragon. C’est exactement ce qui a guidé mon écriture, ouvrir la porte secrète d’un certain Lance Armstrong, que tout le monde croit connaître, mais qui, en réalité, est un homme plus complexe qu’imaginé. Les avis sur mon livre sont souvent contradictoires : certains disent que je suis impitoyable avec Armstrong, d’autres affirment au contraire que je suis en totale empathie. Ce n’est en vérité ni l’un ni l’autre, juste le récit d’une ambition démesurée, d’un rêve américain qui était trop beau pour être vrai. C’est d’ailleurs le propre du roman : chacun fait sa propre histoire…

La deuxième raison, c’est que le prix Jules Rimet est remis au cœur des quartiers populaires de Saint-Ouen, dans l’antre du stade Bauer. Il se trouve que le Red Star est l’un de mes clubs d’enfance, au milieu des années soixante-dix. Je supportais déjà à l’époque Saint-Etienne et le Red Star. Donc se retrouver à l’intérieur du stade Bauer pour recevoir ce prix a été une émotion incomparable, comme si la boucle de la passion était bouclée, de la plus belle des manières. J’ai toujours aimé ce club pour ses valeurs sociales, populaires et de solidarités. Je suis resté fidèle et j’y trouve toujours une source d’inspiration.

Enfin la troisième raison, c’est que j’ai succédé au palmarès de ce prix à Paul Fournel. Et ça, c’est tout simplement incroyable pour moi ! En plus d’être un ami depuis de nombreuses années, Paul est d’abord et avant tout un maître, que je lis depuis toujours – je dis bien depuis toujours. Lui succéder est un honneur dont vous n’imaginez pas l’importance pour moi : me combler plus, c’est impossible. Nous avons d’ailleurs vécu une expérience unique avec Paul, en 1996, puisque, grâce à moi, il a participé à l’intégralité du Tour de France dans la voiture de mon journal, l’Humanité. Chaque jour il écrivait dans nos colonnes une chronique. Passer trois semaines avec lui sur les routes du Tour fut un moment exceptionnel, l’un des plus beaux de ma vie professionnelle et de ma vie tout court.

 

Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur Lance Armstrong ?

 Jean-Emmanuel Ducoin. Je dois l’idée à mon éditrice chez Fayard, Elisabeth Samama. Le jour même où les preuves sur le « système Armstrong » ont été divulguées par l’agence antidopage américaine (l’USADA), en octobre 2012, elle m’a aussitôt appelé en me disant : « Jean-Emmanuel, vous devez écrire sur Lance Armstrong, ce que vous voulez, je prends ! » Je ne pouvais pas refuser cette proposition. Nous nous sommes vus rapidement et elle a ouvert la possibilité au fait que ce livre soit un roman. Je l’ai saisie… Cela faisait quelques années qu’Elisabeth voulait que j’écrive pour elle, mais j’avais d’autres livres en cours, un sur Jean Ferrat, un sur Karl Marx, et plusieurs sur le cyclisme. Je sortais tout juste de l’écriture de la biographie de Cyrille Guimard (chez Grasset) et deux ans plus tôt, j’avais écrit celle du regretté Laurent Fignon (également chez Grasset). Elisabeth connaissait ma passion pour le cyclisme, elle savait que j’avais participé à vingt-quatre Tours de France et que je continuais à y aller tous les ans. J’avais même déjà écrit un livre sur Armstrong, un pamphlet, en 2008 (chez Michel de Maule). Donc Elisabeth savait que j’étais légitime sur ce sujet et que je connaissais très bien l’envers du décor du cyclisme, le dopage, les mafias, etc. Bref, sans elle, ce livre n’aurait pas vu le jour. C’est autant son livre que le mien.

 

Quelle importance accordez-vous à la dimension éducative du prix ?

Jean-Emmanuel Ducoin. Je suis rédacteur en chef d’un journal qui s’appelle l’Humanité, dont le siège se trouve à Saint-Denis depuis 1988, au cœur des quartiers populaires. J’habite moi-même Saint-Denis depuis bientôt vingt ans. Les quartiers populaires sont mes lieux de vie, et mon épouse travaille dans les écoles. Il m’est même arrivé de participer à des ateliers d’écriture en Seine-Saint-Denis. Vous voyez, si je puis dire, tout est résumé ! La vocation éducative du prix est donc pour moi très importante et elle rajoute pour moi de la fierté. Je connais bien la vie des quartiers populaires, ses difficultés sous les assauts de la crise sociale. L’avenir de la République se joue en grande partie dans ces quartiers : l’éducation des jeunes est donc une priorité absolue ! Je suis d’ailleurs prêt à participer aux travaux de l’Association Jules Rimet Sport et Culture, en ce domaine.